Jeffrey Napierala – Entre l’arbre et l’écorce : de nombreux élèves de niveau postsecondaire éprouvent des difficultés financières

Si la pandémie de COVID-19 a nui à maints égards aux élèves de niveau postsecondaire, elle s’est répercutée tout particulièrement sur leur capacité à trouver du travail et à toucher un salaire au cours de l’été. À peu près les deux tiers d’entre eux relatent que leur revenu sera perturbé par la pandémie, contre seulement le tiers des autres adultes au Canada. Le gouvernement fédéral a mis sur pied plusieurs programmes pour aider les élèves, mais certains d’entre eux risquent de ne pas en bénéficier adéquatement à cause de la place qu’ils occupent sur le marché du travail.

Chez les élèves de niveau postsecondaire, ce sont les plus jeunes qui, pour plusieurs raisons, ont éprouvé les plus grandes difficultés durant la pandémie. En règle générale, ils occupent les postes les moins spécialisés de notre économie : de tels postes vont souvent de pair avec une faible rémunération, des avantages sociaux restreints et une sécurité d’emploi limitée. Ce sont ces mêmes postes qui disparaissent en premier s’il y a ralentissement économique, ce que nous pouvons constater durant la crise actuelle et avons pu constater lors de la Grande Récession. Qui plus est, les élèves dans l’ensemble ont moins tendance à disposer d’un coussin d’épargne leur permettant de faire face à une conjoncture économique difficile.

Le principal programme d’aide aux études, c’est la Prestation canadienne d’urgence pour les étudiants (PCUE), laquelle est destinée aux élèves de niveau postsecondaire et aux diplômés du secondaire qui n’ont droit ni à la Prestation canadienne d’urgence (PCU) ni aux prestations d’assurance-emploi. Aux termes de la PCUE, les élèves admissibles peuvent recevoir 1 250 $ pendant quatre périodes consécutives de quatre semaines, de mai à août. Quant aux élèves handicapés ou qui ont des personnes à charge, ils peuvent avoir droit à des versements de 2 000 $. La PCU permet de toucher 500 $/semaine pendant 24 semaines au maximum. Mais pour en bénéficier, il faut que la pandémie de COVID-19 soit la cause de l’interruption obligatoire du travail; si elle a pour seul effet d’empêcher l’obtention d’un emploi chez les gens, ces derniers ne sont alors pas admissibles à la PCU. De plus, il faut avoir touché une rémunération d’au moins 5 000 $ en 2019 ou au cours des 12 derniers mois pour y avoir droit. Or, parce qu’ils sont nombreux à travailler à intervalles irréguliers, ou strictement durant l’été, en raison des obligations liées à leurs études, les élèves risquent de ne pas être admissibles à la PCU.

Malgré la PCUE qui leur est offerte, les élèves de niveau postsecondaire ne cessent de s’inquiéter de leur situation financière. Une vaste enquête menée auprès d’eux par Statistique Canada a permis de recueillir leurs réactions avant et après l’annonce du programme d’aide. Le pourcentage d’élèves se disant « très ou extrêmement préoccupés » par une ou plusieurs facettes de leur situation financière s’établissait à 82 % avant l’annonce; après celle-ci, il s’est fixé à 71 %, en baisse de 11 % seulement. La principale source d’inquiétude des élèves se rapporte à l’épuisement de leurs économies. Avant l’annonce de la PCUE, près des trois quarts des répondants étaient « très ou extrêmement préoccupés » par l’épuisement de leurs économies; après cette annonce, le pourcentage de ces répondants n’a reculé que de 12 %.

Pour concevoir les perspectives financières auxquelles font face les élèves qui dépendent des programmes d’aide cet été, on a calculé les versements de la PCUE et de la PCU (sur 16 semaines) consentis à un particulier et à un célibataire ayant une personne à charge. On a ensuite comparé ces versements à une estimation répandue de la pauvreté qui se rapporte aux frais de subsistance de base, à savoir le seuil de faible revenu (SFR). Les montants du SFR qui figurent ci-après s’appliquent aux collectivités canadiennes de plus de 50 000 habitants et sont rajustés en dollars de 2020 au moyen de l’Indice des prix à la consommation.

Été 2020 : appui lié à la COVID-19 et seuil de faible revenu

L’élève célibataire peut toucher 5 000 $ au total par le truchement de la PCUE au cours de l’été; ce montant est nettement inférieur au seuil de faible revenu, lequel se chiffre à 8 828 $. En ce qui concerne les élèves qui habitent des régions où le coût de la vie est élevé (comme Toronto), leurs dépenses moyennes peuvent s’établir à 3 500 $/mois ou à 14 000 $ durant l’été. À titre de comparaison, le célibataire prestataire des quatre versements de la PCU touchera 8 000 $, un montant qui – du moins dans certaines régions – se rapproche de celui dont il a besoin pour combler ses besoins de base. Les chefs de famille monoparentale éprouveront vraisemblablement des difficultés s’ils s’en tiennent à l’appui provenant de l’un ou l’autre des programmes : celui-ci est inférieur de 3 000 $ au seuil de faible revenu de l’adulte avec personne à charge.

La Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant, annoncée à la fin du mois dernier, a pour objet de verser de petites bourses aux élèves de niveau postsecondaire qui font du bénévolat dans le cadre du programme. Si le fonctionnement de ce programme pouvait être maintenu à la suite de remaniements administratifs, les pressions financières exercées sur les élèves pourraient alors s’en trouver un peu allégées. Quoi qu’il en soit, puisque les élèves toucheront un versement « unique » une fois le programme mené à bien, ils ne parviendront vraisemblablement pas à joindre les deux bouts au cours de l’été parce que ce versement leur aura été consenti trop tardivement.

C’est donc dire que les élèves de niveau postsecondaire qui comptaient sur une rémunération durant l’été continueront d’éprouver des difficultés financières, malgré les prestations de la PCUE. Une telle situation s’avère notamment chez les élèves issus de familles à faible revenu. En effet, leurs familles n’ont généralement pas épargné en vue de leurs études postsecondaires et leurs parents risquent davantage de subir des répercussions financières durant la récession. Voilà qui pourrait exposer les élèves à un risque accru de décrochage ou les inciter à repousser leur inscription, auquel cas la possibilité qu’ils obtiennent un grade de premier cycle un jour s’en trouverait restreinte de près des deux tiers.

En septembre, quelle que soit la forme que prendra la rentrée des classes, les enseignants, les administrateurs et les professionnels des services aux élèves devront tenir compte, d’une part, des besoins pédagogiques des élèves qui se familiariseront avec une nouvelle prestation des programmes et, d’autre part, des enjeux liés aux difficultés financières que les élèves et leurs familles ont pu subir à cause de la pandémie.

Jeffrey Napierala est chercheur principal au Conseil ontarien de la qualité de l’enseignement supérieur.

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