Toni Morgan – Harvard, génial! Mais comment?

« Harvard est un objectif si difficile à atteindre. Comment y êtes-vous arrivée? »

Est-ce que je peux être honnête? Avant, je détestais cette question. Pas parce qu’il ne s’agit pas d’une bonne question. C’est seulement que les questions ouvertes au sujet de ma vie m’amènent souvent à donner une réponse qui commence en un monologue éclairé sur la détermination et l’audace puis qui dégénère rapidement en un soliloque verbeux délirant prenant des proportions existentialistes. Vous voyez ce que je veux dire? Comment quiconque est-il admis dans une école? Je pensais que la réponse était évidente. Mais, pour faire bonne mesure, je commençais ma réponse sur un air contemplatif en me penchant légèrement la tête – en partie pour faire à semblant que je cherchais une réponse, mais surtout parce que j’espérais trouver une nouvelle façon de pondre une version sans fard de l’évidence même. J’ai envoyé ma demande. Et lorsque mon interlocuteur insistait pour obtenir une réponse plus satisfaisante, neuf fois sur dix je répondais de manière désinvolte : « Vous y arrivez de la même façon dont vous atteignez tout autre objectif. Vous vous fixez un but puis vous travaillez jusqu’à ce que vous l’ayez réalisé. »

Oui, je suis plutôt bougonneuse.

repenser l’accès, Du 19 au 20 avril

Mais maintenant, presque deux ans après que le monde a appris que j’allais à Harvard, et après m’être fait poser cette question si souvent par les médias, par des collégiens pleins d’espoir dans des messages privés sur Facebook et par des amis de mon ancienne vie, je comprends enfin la question : comment quelqu’un comme vous, qui a déjà été décrite comme étant une femme non instruite et démunie d’origine afro-antillaise — qui, statistiquement parlant, n’aurait jamais dû être admise dans une grande université — a-t-elle si bien déjoué le système pour que Harvard, l’université la plus prestigieuse, l’admette?

La réponse rédigée d’avance? J’ai misé sur moi, j’ai relevé les défis que la vie m’a lancés et je n’ai jamais lâché. (Trame musicale du film Rocky.)

La réponse improvisée? Les statistiques vous ont simplement induits en erreur. Je n’ai pas « déjoué » le système. D’après ce que vous savez de moi maintenant, il est évident que les données n’ont jamais brossé un tableau complet de mes aptitudes. Et lorsque vous disposez uniquement d’étiquettes et de stéréotypes imposés par les institutions au pouvoir – dans mon cas, le système d’éducation – pour comprendre des gens comme moi, vous ne pouvez voir qu’une fraction du tableau.

En d’autres termes, on vous a menti.

L’atteinte d’un but quel qu’il soit dépend principalement de votre vision du monde. Cette idée est présente dans les adages éloquents que nous partageons sur Facebook ou qui sont utilisés dans les cartes de souhaits inspirantes — « Fais semblant jusqu’à ce que tu réussisses »; « Elle était convaincue qu’elle le pouvait et c’est exactement ce qu’elle a fait »; « Si tu y crois, tu auras déjà fait la moitié du chemin ». Cependant, pour les étudiants atypiques comme moi, l’atteinte d’un but ne consiste pas vraiment à changer notre vision du monde, mais plutôt à changer la façon dont le monde nous perçoit.

Imaginons, par exemple, que vous êtes sur un escalier roulant. Pour ceux d’entre nous dont l’image de soi — c’est-à-dire la façon dont nous nous voyons — correspond à la façon dont le monde nous perçoit, atteindre un but n’est qu’une question de patience et de détermination jusqu’à ce que vous arriviez au « sommet » (ou à votre but). Toutefois, si votre façon de vous voir est contraire à l’idée que le monde se fait de vous, atteindre votre but vous demandera bien plus que de la patience et de la détermination d’ici à ce que vous arriviez au sommet. Vous devez également déterminer pour commencer si l’escalier roulant est vraiment la meilleure façon d’atteindre le sommet.

Attendez une minute, quoi? Donc, certaines personnes n’ont simplement qu’à emprunter l’escalier roulant alors que d’autres doivent le construire avant de pouvoir l’utiliser?

Oui, c’est exactement ce que je dis.

Mais ce n’est pas juste!

Non, ce n’est pas juste et ce n’est pas très agréable non plus. Cependant, nous pourrons parler de l’équité en matière d’accès à l’éducation pendant la conférence du COQES les 19 et 20 avril. Ce qu’il importe de montrer ici c’est à quoi ressemble l’accès du point de vue atypique. Le choc de réaliser que vous êtes soit le constructeur ou soit l’utilisateur de l’escalier roulant, combiné au fait de ne pas savoir vraiment si vous allez atteindre votre but, suffit pour démotiver toute personne d’aller de l’avant. Pour 99 % d’entre nous, c’est là que prennent fin nos rêves et nos objectifs. Pour moi, c’est là que mon rêve d’être admise dans une grande université a pris naissance.

Il faut plus que de la patience et de la détermination pour être admis à Harvard. Il faut de l’imagination et un plan. Je devais m’imaginer étudier à Harvard puis construire mon escalier roulant. Toutefois, je l’ai construit en suivant des instructions comme celles d’IKEA, totalement dans le noir, et sans avoir cet outil essentiel, mais qui devient vite une source de frustration faussement hors d’atteinte pour assembler des meubles : la clé Allen. Je savais toutefois que j’arriverais à les comprendre. Donc, j’ai misé sur moi, j’ai relevé les défis que la vie m’a lancés et j’ai foncé. Et si les personnes autour de moi pensaient qu’elles regardaient une femme non instruite et pauvre d’origine afro-antillaise construire un escalier roulant, elles ont plutôt été témoins de ma transformation en une ingénieure, gestionnaire de projets et architecte de ses ambitions autodidacte. Mais cette histoire n’est pas seulement la mienne.

J’ai lancé et dirigé des programmes pour des centaines d’étudiants atypiques — des jeunes mères, des décrocheurs, des jeunes hommes en conflit avec la loi, des personnes habitant dans des logements sociaux — et je les ai observés défier eux aussi les stéréotypes qui leur ont été imposés par des travailleurs sociaux, des enseignants, des administrateurs et bien d’autres. Comme moi, ils ont appris à construire un escalier roulant. Et tout comme moi, ils sont devenus les architectes de leur ambition. Voilà l’histoire d’étudiants atypiques des quatre coins de l’Ontario.

C’est aussi la façon dont des gens comme moi se rendent loin, comme à Harvard.

Toni Morgan est chercheuse-boursière au Harvard Innovation Lab et chercheuse-boursière en leadership à l’Université Harvard.

Laisser un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *