Harvey P. Weingarten – La formation expérientielle : place aux faits

Harvey P. Weingarten

Harvey P. Weingarten

Le Conseil canadien des affaires s’ajoute à ceux qui réclament de tous bords tous côtés l’accroissement de la formation expérientielle au niveau postsecondaire. Si l’orientation et l’intention générales des recommandations du Conseil sont fondées, la capacité de trouver des possibilités significatives de formation expérientielle pour tous les élèves a de quoi inquiéter. Des protagonistes, dont le COQES, préconisent depuis longtemps les bienfaits de l’apprentissage intégré au travail pour satisfaire aux exigences d’un monde complexe et d’un milieu de travail moderne.

Bien que les recommandations du Conseil canadien des affaires soient rigoureuses, nobles et opportunes, je ne peux me défaire de certaines pensées (dont certaines sont cyniques) lorsque je m’imagine comment ces recommandations pourraient se concrétiser.

Premièrement, en raison de l’envergure du Conseil canadien des affaires, de sa réputation, de ses membres, ainsi que de la préoccupation qui semble répandue quant aux lacunes dans les compétences et à leurs conséquences sur l’économie canadienne, il ne fait pratiquement aucun doute que le gouvernement et les établissements d’enseignement souscriront à ces recommandations.

Deuxièmement, les établissements d’enseignement feront remarquer que les programmes de formation expérientielle coûtent cher (ce qui est vrai), de sorte qu’ils imploreront le gouvernement ou le secteur privé de consentir un financement supplémentaire ou chercheront à refiler les frais supplémentaires aux élèves inscrits à ces programmes. Les gouvernements, en raison de l’importance perçue de cet enjeu, acquiesceront à de telles demandes. Idem pour le secteur privé, mais certains se plaindront du fait que leur contribution ne suffit pas. Les élèves seront également prêts à débourser davantage en raison de la prétendue valeur de tels programmes.

Troisièmement, les établissements d’enseignement postsecondaire s’en donneront à cœur joie : ils élargiront considérablement les programmes de formation expérientielle qu’ils proposent actuellement et élaboreront de nouveaux programmes de ce type. Un bon nombre de programmes différents porteront désormais la désignation de formation expérientielle ou comporteront un volet en la matière. La rhétorique sur l’importance de la formation expérientielle et des compétences professionnelles sera maintenue. Le secteur postsecondaire fera état avec insistance de la hausse considérable du nombre d’élèves qui saisissent des possibilités d’apprentissage expérientiel. Toutefois, un nombre très restreint d’établissements d’enseignement évalueront concrètement si ces programmes donnent les résultats attendus. La récente prolifération en Ontario des programmes d’entrepreneuriat illustre à merveille ce phénomène.

Quatrièmement, les médias dresseront le profil d’élèves dont la formation expérientielle en milieu de travail consistera à acheter du café ou à faire des photocopies, ce qui suscitera des préoccupations quant à savoir si la formation expérientielle constitue véritablement la panacée pour tous les maux qui affligent l’enseignement postsecondaire.

Maintenant, comment peut‑on accroître la probabilité que les recommandations du Conseil canadien des affaires soient mises en œuvre avec succès et débouchent concrètement sur des résultats qui incitent à en faire la promotion?

  1. Les entreprises peuvent exprimer plus clairement les compétences qui, d’après elles, doivent être favorisées ou acquises à la suite d’une expérience de formation expérientielle. Le Conseil canadien des affaires en propose un grand nombre : les élèves qui innovent davantage, ceux dont les compétences technologiques sont accrues, ceux qui travaillent mieux en équipe, etc. Je doute que nous puissions toutes les réaliser. Quelles sont les plus importantes?
  2. Il convient de déterminer d’avance comment mesurer les compétences à favoriser ou à mettre en œuvre au moyen de la formation expérientielle.
  3. Comme le Conseil canadien des affaires le propose, il faut voir à intégrer les pratiques exemplaires à l’élaboration des possibilités d’apprentissage expérientiel. Les avantages ne découlent pas strictement du temps passé en milieu de travail. Plus exactement, il existe plusieurs expériences et pratiques scolaires préalables et postérieures au milieu de travail qui permettent d’optimiser l’avantage que procure un stage en entreprise.

Enfin, et surtout, il faut veiller à l’évaluation de la formation expérientielle donnée aux élèves, pour voir si elle débouche concrètement sur l’épanouissement ou l’acquisition des compétences recherchées, de part et d’autre, à la suite de l’expérience.

La formation expérientielle constitue une bonne initiative. Il ne fait pas de doute que les établissements d’enseignement favoriseront l’élaboration de programmes en nombre infini, dont le caractère, la nature et la durée varieront, et qui pourront à juste titre faire partie de la catégorie de l’apprentissage expérientiel. Si l’on fait fleurir un millier de fleurs, certaines porteront de beaux fruits, d’autres seront jolies mais de valeur moindre, tandis que d’autres se révèleront carrément toxiques.

L’importance de prendre des décisions factuelles ne cesse d’alimenter les discussions. L’appel en faveur d’une hausse de l’apprentissage expérientiel constitue une occasion extraordinaire de mettre celui‑ci en application. Bien entendu, les faits, les données et l’évaluation devraient servir à déterminer dans quelle mesure les différentes possibilités de formation expérientielle fonctionnent bien. Les possibilités qui procurent les meilleurs résultats seront considérées comme des pratiques exemplaires puis diffusées. Celles qui sont moins performantes seront saluées pour les valeureux efforts consentis mais modifiées pour en arriver à des résultats améliorés. Les échecs sont source d’apprentissage. Maintenant, il s’agit essentiellement d’évaluer si ce qui est exécuté donne les résultats recherchés. L’examen de l’enseignement supérieur dans l’optique des faits et de l’évaluation va de soi. S’il est impossible de procéder à un tel examen dans ce secteur, dans quel autre secteur public faut‑il attendre son utilisation?

Merci de m’avoir lu.

Harvey P. Weingarten est président-directeur général du COQES.

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